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STRATEGIE
Interview Yann Duchesne, Directeur général de Doughty Hanson France

 

> Présentez nous en quelques mots le Fonds britannique Doughty Hanson ?

En vingt ans, Doughty Hanson est devenue l’une des plus importantes sociétés européennes d’investissement en capital et l’une des plus performantes. La société, dont le siège est à Londres, opère actuellement en Europe et en Amérique. Elle a trois métiers que sont le capital investissement, l’investissement immobilier et le capital risque.

Avec 6,6 milliards d’euros d’investis, Doughty Hanson a contribué à ce jour au développement de plus de 82 sociétés industrielles ou immobilières en France et dans le monde. L’ensemble de nos fonds réalise, de manière récurrente, des performances exceptionnelles. Le fond I, par exemple, a permis de multiplier par 2,9 le montant du capital investi sur la période 1990 – 1995 contre 1,9 seulement pour l’indice Dow Jones sur cette même période.

Notre stratégie repose sur trois fondements : la rigueur, le professionnalisme et la prudence. Une approche qui se retrouve aussi dans nos actes. En effet, nous avons su résister à « l’effet start-up » préférant, à l’heure où beaucoup de nos confères se laissaient tenter, rester sur ce qui constitue pour nous la cible d’entreprise idéale c’est à dire « la société familiale ». Nous sommes évidemment très attentifs au potentiel de croissance et de rentabilité des sociétés que nous rachetons, mais pas seulement. Une marque, des clients de renoms et fidèles, des produits et services de qualité, un savoir-faire industriel unique sont autant d’éléments qui peuvent faire la différence au moment de la prise de décision.

> A-t-il des secteurs privilégiés pour ses investissements ?

Nous sommes un fonds généraliste, ce qui me paraît être un atout sur un marché aussi concurrentiel que le nôtre et peut-être aussi une sécurité. En effet, un acteur spécialisé aura plus de mal à « laisser passer une affaire » car il y a, par définition, moins d’opportunités d’investissement si l’on se focalise sur un secteur en particulier. En ce qui nous concerne, nous ne rentrons pas dans ce genre de considérations. La réputation de Doughty Hanson sur le marché du capital investissement n’est plus à faire. En effet, sur les vingt dernières années, l’entreprise a déjà procédé à plus de 82 investissements.

Chez Doughty Hanson, nous sommes avant tout des généralistes puisque nous partons du principe que dans tous les secteurs, il y a des entreprises qui peuvent sur-performer sur leurs marchés, à condition qu’elles soient bien gérées et que l’on puisse procéder aux investissements nécessaires à leur développement. Les seuls secteurs que nous nous interdisons, pour des raisons purement déontologiques sont ceux de l’alcool et la défense ( armement offensif, avions de chasse, missiles …)

Les investissements que j’ai réalisé ces deux dernières années depuis que nous avons ouvert le bureau de Doughty Hanson en France illustrent d’ailleurs très bien cette approche généraliste. Qu’ont en commun, à première vue, Saft, le spécialiste mondial de la conception et de la production de batteries de haute technologie pour l'industrie ; Tumi, une marque internationale de bagages haut de gamme, mallettes, sac de voyage et accessoires ; Atu, la société allemande spécialisée dans la prestation de services et les pièces détachées automobiles ; ou bien Balta, le premier fabricant européen de moquettes et de tapis ? Rien, à première vue si ce n’est que ce sont quatre entreprises de qualité, leaders sur leurs marchés, offrant un bon potentiel de croissance et de rentabilité. Saft dans l’univers BtoB et Tumi dans le luxe, sont aussi chacune sur leur secteur, de très belles marques.

> Que pensez-vous du débat négatif, assez franco-français, sur les fonds d'investissement, dans le cas par exemple de la SNCM ?

La SNCM est une entreprise. A ce titre, comme toutes les sociétés, elle propose une offre de produits et de services dans un environnement marché concurrentiel, en l’occurrence celui du transport. Ses concurrents, parmi lesquels Moby Lines et Corsica Ferries, gagnent de l’argent. Pourquoi pas la SNCM? De mon point de vue, l’Etat, n’a pas vocation à être l’actionnaire d’une entreprise non compétitive et non performante. C’est aussi une chance pour l’Etat que  Walter Butler se soit positionné comme co-repreneur sur ce dossier. Sans investisseur, on se dirigeait tout droit vers le dépôt de bilan. Même les banques refusaient de suivre.

Et puis aux yeux de l’opinion, Watler Butler est un fonds d’investissement français bien que pour moi, par définition, un fonds d’investissement soit apatride. C’est vrai qu’il est important pour un pays de garder la maîtrise de certaines technologies ou secteurs stratégiques pour son avenir, mais je crois qu’il faut faire attention à ne pas tout mélanger. Et puis surtout, il ne faut pas se tromper sur la définition du mot stratégique. Selon le Petit Larousse, je cite, « stratégique, qui relève de la stratégie », c’est à dire « de l’art de coordonner l’action de forces militaires, politiques, économiques et morales impliquées dans la conduite d’une guerre ou la préparation de la défense d’une nation ou d’une coalition ». Alors, qu’est-ce qui est selon vous le plus important ? Les yaourts, le transport maritime ou l’aluminium ? C’est vrai que Danone est un très beau groupe, qu’il serait dommage que la SNCM dépose le bilan. Mais lorsque l’on voit Pechiney tomber dans les mains d’investisseurs étrangers et se faire racheter par Alcan ; que l’on sait que c’est avec l’aluminium produit par Pechiney que se fabrique nos avions militaires ; qu’aujourd’hui ce n’est plus en France mais au Canada que se décide l’approvisionnement de notre pays en aluminium ; alors je dis qu’il faut être vigilant et ne pas se tromper de débat.

> On a l'impression que de plus en plus les fonds ont pris la place de la bourse auprès des PME. Est-ce une dérive ou une évolution normale du capitalisme ?

En ce qui concerne votre affirmation, je ne suis pas certain qu’elle soit vraie et donc, je vous en laisse la responsabilité. Un grand nombre d’entreprises de taille moyenne n’ont pas vocation à être cotée. Pendant plusieurs années, la bourse n’a pas été très attrayante pour les investisseurs. Cependant, depuis quelques mois maintenant, elle reprend des couleurs.

De mon point de vue, il n’y a pas d’opposition entre la bourse et les fonds d’investissement mais plutôt deux marchés qui coexistent et qui peuvent être utilisés pour lever des capitaux en fonction de la problématique d’une société à un instant « t ». Saft, le spécialiste mondial de la conception et de la production de batteries de haute technologie pour l'industrie, que nous avons racheté en janvier 2004, constitue une parfaite illustration en la matière. En effet, nous avons acquis cette société début 2004, pour 410 millions d’euros, alors qu’elle était dans le giron d’Alcatel. Nous avons ensuite collaboré avec succès avec l’ensemble de la Direction de l’entreprise pour faire de Saft une entité indépendante et compétitive. Les performances financières de l’entreprise se sont améliorées de façon nette et durable. En effet, le chiffre d’affaires combiné 2004 a progressé de 9 % à 586,9 millions d’euros (à taux de change constants) et l’EBITDA de 35 %, à 105,5 millions d’euros (à taux de change constants). En juin 2005, Saft a donc pu retrouver une partie de son autonomie en s’introduisant en Bourse. Nous avons à ce jour conserver une participation de 36%.

> Comment passe-t-on de McKinsey à Doughty Hanson France ? Etiez-vous armé pour faire ce type de business ?

J’ai rejoint Doughty Hanson France en janvier 2003 après avoir occupé plusieurs fonctions au sein de McKinsey. Lorsque vous êtes, comme je l’ai été, Directeur général d’un cabinet de conseil de direction comme McKinsey, vous êtes le contact privilégié, entre autres, des directions générales, qui s’adressent à vous pour identifier de nouveaux leviers de création de valeur et de rentabilité pour leurs entreprises. Ce sont ces leviers de croissance qu’il faut être à même d’identifier lorsque l’on est un investisseur, donc il y a clairement des points communs entre les deux métiers. En revanche, pour être tout à fait transparent, ce que j’ignorais lorsque j’ai pris mes fonctions chez Doughty Hanson, c’est dans quelle mesure j’étais capable de prendre une décision d’investissement et de négocier ou de « passer à la manœuvre », si vous préférez.
Avec le recul je pense très honnêtement que, même s’il y a un gap entre le métier de conseil en stratégie et celui de « deal maker », grâce à McKinsey j’étais mieux armé que beaucoup d’autres pour les raisons que je viens d’évoquer. Et puis ensuite, il y a la question de la personnalité qui entre en ligne de compte. En ce qui me concerne, j’adore ce que je fais aujourd’hui !

> A partir de quel niveau de deal êtes-vous dans l'obligation d'en référer à Londres ? Quelle est votre marge de manœuvre ?

Je vais être très franc avec vous. En tant que Directeur Général France de Doughty Hanson, il est bien évident que j’ai une totale liberté d’action. Je reviens d’ailleurs d’un voyage d’affaires en Suisse, la semaine prochaine je serai aux Etats-Unis, la semaine d’après à Paris, en Espagne et à Londres … Néanmoins, je n’investirai pas un euro sans en parler au préalable à Nigel Doughty et Richard Hanson. Ils sont à l’origine de la création de Doughty Hanson. Cela fait maintenant vingt ans qu’ils sont dans le métier du capital investissement et la plupart des décisions qu’ils ont prises jusqu’à aujourd’hui se sont jusqu’ici révélées judicieuses, puisque Doughty Hanson est devenue l’une des plus importantes sociétés européennes d’investissement en capital et l’une des plus performantes.
Chez Doughty Hanson, nous avons ce que nous appelons le « principe des six yeux ». Plus qu’un principe, c’est une règle. Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que l’on ne se positionne pas en tant qu’acheteur potentiel d’une société si l’un de nous, que ce soit Nigel, Richard ou moi, en vient à émettre des réserves sur la pertinence d’un investissement. Le « principe des six yeux » nous offre l’opportunité d’évaluer une entreprise selon différents prismes et dans un secteur aussi concurrentiel que le capital investissement, je pense que les décisions collégiales sont de loin les meilleures. D’ailleurs, ce n’est pas un frein en matière de business pour nous puisque regardez, en moins de 2 ans, j’ai déjà réalisé 3 beaux investissements : Saft, Tumi et Balta. Récemment, Nigel et Richard m’ont parlé d’une affaire qu’ils souhaitaient réaliser. J’ai émis des réserves quant à la pertinence de cet investissement. Au final, le deal ne s’est pas fait.

> Comment s'est ainsi prise la décision concernant le dossier Saft ? Derrière la logique financière, quel est l'aspect industriel d'un dossier comme celui-là avec le développement des véhicules hybrides ?

Saft est le résultat d’un travail que j’ai mené, en commun avec les équipes Britanniques de Doughty Hanson. Une fois le dossier monté, nous nous sommes réunis dans le cadre d’un comité d’investissement avec Nigel Doughty et Richard Hanson. La décision d’investir dans Saft s’est prise à l’unanimité. Puis nous y sommes allés et nous avons gagné. En juin dernier, Saft a retrouvé le chemin de la Bourse après que ses performances financières se soient améliorées de façon très significative. Ce matin encore, j’étais chez Dassault pour voir avec leur management comment Saft pourrait jouer un rôle de premier plan dans le développement des batteries pour véhicules hybrides, un marché qui a vu ses perspectives de développement croître considérablement ces derniers mois compte tenu de l’augmentation rapide du prix du pétrole. Nous avons également annoncé très récemment un protocole d’accord entre Saft et Johnson Controls pour la création d’une joint-venture dans ce même domaine.

> Quels sont les dossiers sur lesquels votre intérêt se porte en ce moment ?

Il y a six dossiers sur lesquels je travaille actuellement pour des entreprises dont les sièges sociaux sont localisés respectivement en France, en Italie, en Espagne et en Suisse. Mais vous n’en serez pas plus …

> Vous avez publié en 2002 un livre "France SA"... Aujourd'hui, la France a-t-elle besoin de rupture et de réformes économiques d'envergure ? Comment voyez-vous évoluer l'économie française dans les années qui viennent après la remise du rapport Pébereau sur la dette  ?

Plus que jamais elle a besoin d’une vraie « stratégie » de ruptures !

 



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